Le discours de la méthode

Dernière journée des Régates Royales pour la flotte des Dragon qui a pu conclure avec une petite brise de secteur Sud dans le golfe Juan : Ivan Bradbury (Blue Haze) s’impose à l’arraché devant Anatoly Loginov (Annapurna). Quant aux yachts classiques, le zéphyr cannois les a gratifié d’un parcours triangulaire rapidement avalé et créant la plupart du temps une césure dans le classement général cumulé sur quatre manches. Dernier round samedi pour les quatre-vingt-un équipages sous un soleil qui s’annonce une nouvelle fois radieux et dans une brise un peu plus coopérative jusqu’au midi solaire…

Avant même de rallier le plan d’eau dans l’Est du Palm Beach, les Dragonistes se doutaient que ce dernier jour permettait encore d’espérer grappiller quelques places ou préserver ses acquis après cinq jours de combats acharnés dans un vent souvent taquin, parfois tordu. Certes, Yvan Bradbury (Blue Haze) pouvait se permettre de décompresser sur cette dernière journée avec onze points d’avance sur Annatoly Loginov (Annapurna) s’il n’y avait qu’une manche courue, mais il pouvait y en avoir deux pour conclure ces 39ème Régates Royales !

L’important pour le Britannique était donc de rester au contact du Russe pour conserver suffisamment de marge de manœuvres. Et pour Jean Bréger (Ulysse), la possibilité de s’offrir un podium était encore d’actualité avant que le premier coup de canon ne tonne, car le Français n’avait que treize points d’écart avec l’Allemand Pedro Rebelo de Andrade (Pow Wow)… Sans compter que derrière ce quatuor se bousculait bien du monde pour atteindre le Top 5 ou se maintenir dans le Top Ten !

 Le doute et la scolastique
Or pour éviter l’erreur, il faut reconstruire le savoir sur des fondements certains, ce qui en termes véliques suppose que les paramètres aléatoires sont parfaitement sériés dans un cadre connu ! Et à Cannes, élaborer une stratégie sur un terrain de jeu mobile et mouvant se résume parfois à croire en l’improbable et à suivre son instinct plutôt que ses raisons… Bref, mieux vaut ne pas jouer avec le feu sur un Dragon. Ce qui ne fit le leader : en terminant 24ème de cette huitième manche quand son dauphin claquait le score, l’étau se resserrait au point que la « brume bleue » enveloppait l’équipage anglais : six points seulement de marge !

L’ultime course à suivre était donc capitale pour départager les duettistes tout comme elle pouvait encore permettre au premier équipage français de se hisser à la quatrième place, deux points séparant Jean Bréger (Ulysse) de l’Anglaise Gavia Wilkinson-Cox (Jerboa). Et à l’issue d’une manche raccourcie pour cause d’essoufflement général sur le plan d’eau, Ivan Bradbury (Blue Haze) concluait par une quatrième place quand Anatoly Loginov (Annapurna) n’atteignait que la douzième position. Le Britannique sortait donc grand vainqueur des Régates Royales de Cannes, suivi du Russe qui sauvait in extremis sa place de dauphin, l’Allemand Pedro Rebelo de Andrade (Pow Wow) réussissant à finir deuxième de cette ultime manche, à un seul point du Russe au classement général ! Quant au premier équipage français de Jean Bréger, Christian Gout et Gaëtan Aunette (Ulysse), il s’octroyait une belle cinquième place au classement général derrière la Britannique Gavia Wilkinson-Cox (Jerboa) et devant l’Italien Guiseppe Duca (Cloud)…

Pour les 5.5mJI, Merk Holowesko (New Moon) a défendu avec brio les couleurs des Bahamas : six manches sur huit à la première place ! Le Suisse Christian Bent Wilhemsen (Otto) devant se contenter de la place de dauphin. Et chez les Tofinou, c’est finalement le Français Patrice Riboud (Pitch) qui s’impose après une belle bataille face à l’Anglais Edward Fort (Pippa).

Des cathédrales aux Moines !
Dans cette petite brise de Sud-Est d’une dizaine de nœuds, les équipages s’en sont donnés à cœur joie pour envoyer foc, clinfoc, trinquette, grand-voile, flèche, voile d’étai, misaine, tape-cul ou artimon pour profiter de ce souffle chaleureux malgré une résille nuageuse qui encombrait les îles de Lérins et l’Estérel jusqu’au plateau de Valbonne. Alors ces cathédrales de voiles, ces temples véliques, ces flèches perçant ce ciel brumeux, ces chapelles de marins à la recherche du Graal (le Trophée Panerai) en décousaient jusqu’à l’oraison de la déraison, ployés par ce flux en une succession de bordées. Certains ne daignaient faire génuflexion devant leurs grands prêtres tels Mariska tenant tête à Cambria au long des rives de Sainte-Marguerite, le 15mJI repoussant les assauts du 23mJI jusqu’au contournement des Moines, la bouée mouillée devant l’abbaye de Lérins…

Et l’exorde de ce canonique discours de la méthode démontrait une nouvelle fois que Sébastien Audigane et ses hommes maniaient à la perfection la captatio benevolentiae : sans figures de style, probe mais autoritaire, Mariska enchaînait avec maestria les envolées majestueuses à la croisée des chemins des Deux-Frères, de Saint-Marc et de l’Aiguille. Mais encore fallait-il confirmer à l’issue de deux tours triangulaires : le 15mJI s’assura finalement une nouvelle victoire en temps compensé pour un grand schelem depuis mardi !

Olympian fut lui-aussi dominateur sur ce tour de piste, mais la pression de son quasi-sistership Chips fut tout de même beaucoup plus intense que ces jours précédents : dès que la brise frisait les dix nœuds, le P-Class n°13 apparaissait nettement plus loquace ! Le duel fut aussi intense chez les Marconi entre le NY-40 de Brendan Mc Carty (Rowdy) et le Q-Class de Mauro Piani (Leonore) qui terminaient dans cet ordre alors que leur concurrent le plus direct, Daniel Sielecki (Cippino) encaissait une huitième place qui lui coûtait cher au général : ces trois équipages devront donc se départager demain samedi sur l’ultime manche pour déterminer la hiérarchie finale…

Et parmi leurs petits frères, ce fut cette fois l’architecte argentin German Frers sur le bateau qu’avait dessiné son père en 1947 (Fjord III) qui s’imposait, revenant à un seul point du 8mJI d’Angelo Mazzarella (Carron II). Sur ce parcours plus dynamique pour les anciens IOR, le One Tonner de Don Wood (Gambare) devenait de plus en plus pressant sur le Maxi italien de Massimiliano Ferruzzi (Il Moro di Venezia), deuxième ce jour de cette grande boucle cannoise. Il y a du match à venir pour ce samedi de tous les dangers !